Aider les parents sans les juger
Les deux conférenciers et les participants aux ateliers ont aussi évoqué la question de l’accompagnement des parents.
Selon Francine Gillot-de Vries, la tâche première du travailleur social est de vérifier que le milieu de l’enfant peut assurer sa sécurité et ses besoins fondamentaux, lesquels ne sont pas uniquement matériels mais englobent aussi l’attachement et le sentiment d’être rassuré.
Philippe Béague, a quant à lui insisté sur la nécessité de se débarrasser des préjugés sur les bons et les mauvais parents. « Au fond, dit-il, on ne sait pas ce qu’est un bon parent. »
Etre parent, ne s’apprend pas. Il ne faut donner à personne des leçons d’éducation.
C’est pourquoi, le travail des professionnels doit se faire dans le respect mutuel et non dans le jugement.
Les professionnels doivent tenir compte du fait que tous les parents veulent faire au mieux et aiment leurs enfants. Ils doivent soutenir les parents et les aider à penser.
Même les parents considérés comme « mauvais » ne doivent pas être jugés : ils ne sont pas fiers d’eux-mêmes et souffrent. Les professionnels doivent les aider à retrouver un regard positif sur eux-mêmes.
Leur travail ne doit consister ni à tenter de protéger les enfants de leurs parents, ni à vouloir être parent à la place des parents.
Il doit consister à détecter la maltraitance et non pas à la soupçonner.
Pour Francine Gillot - de Vries également, il faut éviter de juger et de culpabiliser les parents qui s’écartent du modèle familial traditionnel comme les divorcés, les femmes qui travaillent ou celles qui élèvent seules leurs enfants.
Prendre du recul, bénéficier de la sécurité du groupe
Pour avoir la bonne attitude vis-à-vis des parents, les professionnels ne peuvent, selon Philippe Béague, être au niveau de l’émotion, du réflexe.
Il est nécessaire pour eux de prendre du recul.
Afin de les y aider, une solution intéressante consiste en la mise sur pied d’espaces de rencontres propices au partage d’informations, d’expériences et de réflexions.
Les participants aux ateliers ayant exprimé le souhait qu’un espace de ce type soit créé pour eux, la CASS a décidé de constituer un groupe de travail permanent (voir plus loin).
A noter que ce type d’espace de rencontres doit idéalement permettre aux participants de prendre le temps de réfléchir et de se poser des questions sur eux-mêmes et sur leur pratique.
Comme l’a dit un des participants, « une grande part de l’activité des travailleurs sociaux devrait être de réfléchir et pas seulement de proposer des réponses. »
En matière d’échanges, les rencontres entre CPAS et Associatif sont jugées intéressantes et enrichissantes. Il est donc important que ces rencontres continuent d’avoir lieu, notamment au travers des différents groupes de travail que la CASS a mis sur pied.
Par ailleurs, il ne faut pas perdre de vue que ces séances de travail collectif génèrent également des échanges informels, en marge des réunions proprement dites. Ces échanges informels sont eux aussi très importants.
Les rencontres et les échanges ne sont pas seulement importants pour les travailleurs sociaux, ils le sont aussi pour les parents.
Comme le dit Francine Gillot - de Vries, le problème le plus grave des familles monoparentales est celui de la solitude. « Certaines femmes, dit-elle, n’ont pas de compagnon, ne travaillent pas et vivent cloîtrées. Ces femmes-là sont en danger. Il faut reconstruire un tissu social autour d’elles. ».
L’appartenance à un groupe est quelque chose d’important tant pour les professionnels que pour les parents.
Selon Philippe Béague, « autrefois, les parents n’élevaient pas seuls leurs enfants. Ils bénéficiaient de la sécurité du groupe.
Dans nos pays, ce type d’éducation n’existe plus. Néanmoins, l’enfant a la chance de pouvoir rencontrer des professionnels autour de lui. Par exemple, le personnel qui travaille dans les crèches, les enseignants, les psychologues ou les assistants sociaux.
Grâce à eux, on retrouve la notion de groupe, qui est très importante car un enfant ne doit pas être élevé par une ou deux personnes seulement. »
L’importance des crèches
C’est pourquoi, Philippe Béague recommande aux parents de mettre leur bébé à la crèche, qui est un milieu d’accueil non seulement pour les enfants mais aussi pour les parents.
« Pour qu’un enfant se sente bien dans une crèche, dit-il, il faut que sa mère s’y sente bien et son père également. »
Certains participants aux ateliers ont eux aussi évoqué l’importance des crèches.
Il a par exemple été dit que « l’accès au milieu d’accueil devrait être un droit de l’enfant. »
Un projet récent impose aux crèches d’accepter toutes les demandes sans distinction entre les parents qui travaillent ou non. C’est un premier pas. Mais les places en milieu d’accueil restent largement inférieures à la demande et toujours liées au niveau économique des parents.
Par ailleurs, dans les crèches, les travailleurs sociaux ont de plus en plus souvent affaire à des femmes seules, qui ont rompu avec le père de leur enfant, parfois avant l’accouchement. Certaines de ce ces femmes sont très déprimées et ont besoin de parler de leurs problèmes.
Pour les aider au mieux, il faudrait les faire bénéficier d’un accompagnement psychologique.
Des psychologues pourraient être présents tous les matins dans les crèches afin d’accueillir les mères en difficulté.
Les bienfaits de l’écoute
Il est parfois difficile de venir en aide aux parents en difficulté.
La plupart du temps, ils ont besoin d’une aide matérielle (logement, argent...) mais aussi d’un soutien moral.
Cependant, venir en aide à des adulte est une mission délicate : il faut pouvoir les responsabiliser et non pas les infantiliser.
Il faut également et en premier lieu, prendre le temps de les écouter.
Quand on le fait, explique Philippe Béague, « on s’aperçoit que même les pires d’entre eux auraient vraiment voulu être les parents qu’ils avaient rêvé d’être. Quand on les fait parler, ils finissent souvent par dire que leur relation à leur enfant est l’échec de leur vie et que c’était déjà l’échec de leurs parents. »
Il est donc important d’aider les parents à exprimer ce qu’ils vivent. C’est en les écoutant qu’il est possible de trouver des conseils à leur donner.
« Françoise Dolto, rappelle Philippe Béague, n’a jamais donné de conseils valables pour tout le monde. Les seuls conseils qu’elle a donnés s’adressaient à des parents en particulier et étaient adaptés à leur situation et à leur enfant. »
Malheureusement, pour faire un travail d’écoute digne de ce nom, la plupart des travailleurs sociaux, qu’ils travaillent dans un centre PMS, dans une crèche ou dans un CPAS, estiment manquer cruellement de temps et de moyens.
Les entretiens avec les parents sont jugés trop courts pour qu’il soit possible d’établir une relation de confiance avec eux afin de comprendre les caractéristiques du contexte familial des enfants.
Le besoin d’amour des parents d’aujourd’hui
Ce manque de temps et de moyens auquel sont confrontés les travailleurs sociaux ne leur permet pas toujours de se rendre compte que, comme le dit Philippe Béague, la plupart des parents veulent éduquer leurs enfants au mieux.
Leur désir de bien faire peut être parasité par une série de choses, des problèmes financiers, des problèmes de logement etc.
Certaines idées peuvent aussi parasiter l’envie des parents de faire au mieux.
Exemple d’idée parasite : les parents doivent faire le bonheur de leurs enfants, ils doivent donner sans cesse.
Dans le temps, explique Philippe Béague, cette idée existait déjà mais on se souciait du bonheur futur des enfants, on les préparait pour qu’ils deviennent capables de se débrouiller en tant qu’adultes.
« Il ne faut pas, dit Philippe Béague, tenter d’assurer un bonheur permanent à ses enfants.
Or, aujourd’hui, les parents ont terriblement besoin d’être aimés. Ils ont donc parfois tendance à vouloir satisfaire toutes les envies de leurs enfants. Cependant, l’éducation ne consiste pas à dire oui tout le temps. Il faut parfois dire non et imposer des limites aux enfants. »
Ce besoin d’amour des parents, Philippe Béague l’explique par le manque d’ancrage des adultes dans leur propre groupe, c’est-à-dire dans le groupe des gens de leur âge. « Les parents, dit Béague, veulent obtenir de leurs enfants l’amour qu’ils n’ont pas ailleurs. Ils sont tellement angoissés à l’idée d’être seuls qu’ils ont parfois peur d’être trop durs avec leurs enfants et de perdre leur affection. »
Par ailleurs, l’éducation est soumise à des « modes », des courants qui varient selon les époques. « Dans les années 70, rappelle Philippe Béague, ont émergé des valeurs de rencontre, de parole, de ressourcement. Depuis lors, nous évoluons dans une société où tout doit se faire à la douce, gentiment. Cette douceur et cette gentillesse imprègnent l’éducation. Cependant, il ne faudrait pas oublier que l’enfant a besoin d’agressivité pour vivre. »
Aider les parents, un travail délicat
L’éducation est donc un domaine complexe et il n’est pas aisé de venir en aide aux parents en difficulté.
Les différences de culture et d’éducation rendent parfois la tâche plus difficile encore.
Par rapport à ces différences, certains se demandent de quel droit ils peuvent dire aux parents comment s’y prendre avec leurs enfants. Quel modèle d’éducation doivent-ils leur présenter ? Le leur ?
Une assistante sociale préconise dans ce domaine une certaine naïveté professionnelle qui peut aider à mettre les parents en confiance.
Elle propose que le professionnel se fie, pour commencer, à son propre modèle. Par la suite, dit-elle, il est important de pouvoir échanger.
Malheureusement, l’urgence et la charge de travail ne permettent pas toujours cette concertation.
Un secteur dans lequel les différences de culture sont particulièrement difficiles à gérer est celui de l’aide aux enfants des rues.
Selon nos valeurs et notre conception de la vie, les besoins de l’enfant seraient d’ordre scolaire et matériel. Mais les enfants des rues ont-ils la même vision ?
Autre cas problématique : celui des enfants qui doivent être écartés de leur milieu familial et sont placés par le juge.
Le besoin d’écartement n’implique pas nécessairement que les liens familiaux soient coupés.
Les travailleurs sociaux sont parfois écartelés entre leur souhait de rétablir une relation parents - enfant et leur désir de protéger l’enfant.
Questions problématiques spécifiques au travail social en CPAS
Par ailleurs, les travailleurs sociaux des CPAS sont parfois amenés à se poser des questions particulièrement problématiques : doivent-ils considérer les usagers en tant que parents ou en tant que futurs travailleurs ?
La personne demandeuse d’aide sociale a-t-elle encore le droit de ne pas se sentir prête à se réinsérer professionnellement ?
Faut-il pousser les femmes qui élèvent seules leurs enfants à travailler alors qu’elles n’ont aucun intérêt financier à avoir un salaire, étant donné que si elles travaillent, elles ont plus de frais (de garde, de transport...) et moins de moyens d’y faire face ?
Malgré ces paradoxes, et même s’il n’y a plus de travail pour tout le monde, la loi qui guide l’action en CPAS reste basée sur la mise à l’emploi. Dans ce contexte, quel type d’accompagnement social peut-on réaliser dans les CPAS ?
En ce qui concerne les frais de garde des enfants, par exemple, leur prise en charge par le CPAS est liée à la mise en place d’un projet de la part des parents et non pas à leur bien-être ni à celui des enfants.
Le lien avec le projet d’insertion des parents entraîne souvent des ruptures successives pour l’enfant avec plusieurs milieux d’accueil et provoque parfois la dispersion des fratries.
Les décisions politiques en matière d’accès aux milieux d’accueil devraient tenir compte avant tout du bien-être des enfants.
Autre difficulté : tous les assistants sociaux et les conseillers n’ont pas la même notion de l’accompagnement social. Il faudrait qu’ils se réunissent pour mener une réflexion sur ce sujet afin de définir ensemble l’accompagnement social.
Mais les assistants sociaux en CPAS ainsi que les conseillers n’ont hélas que peu de temps à consacrer à un travail de réflexion.
Un autre problème spécifique est celui des démarches administratives imposées par les CPAS aux personnes qui demandent une aide sociale. Ces démarches sont parfois jugées trop lourdes, voire déshumanisantes pour les personnes fragilisées qui, écrasées sous leur poids, ont du mal à jouer leur rôle de parents.
Nécessité du travail en réseau et création d’un groupe de travail permanent
Pour améliorer leur travail qui devient de plus en plus complexe, la plupart des participants ont formulé le souhait que des espaces de rencontres soient mis sur pied, où ils pourraient échanger informations, expériences et réflexions. Selon eux, le décloisonnement de l’intervention sociale devrait favoriser la mise en place d’un soutien à la parentalité.
Afin de répondre à ces attentes, il a été décidé de constituer un groupe de travail permanent. Son objectif est d’élaborer un travail de réflexion à partir de cas concrets vécus par les participants.
Philippe Béague et Myriam Sommer (directrice du service Etudes et Stratégies de l’ONE) donnent leur point de vue d’experts sur les sujets traités.
L’accessibilité à la cantine et aux activités extrascolaires
La première réunion a eu lieu le 3 mai 2006 et avait pour thème l’accessibilité à la cantine et aux activités extrascolaires.
Les participantes ont soulevé quelques problèmes importants auxquels elles sont confrontées régulièrement.
Le problème le plus interpellant est celui des enfants qui sont dans la survie alimentaire. En effet, un nombre croissant d’enfants vont à l’école sans tartines.
Si certains parents sont négligents ou comptent sur l’école pour nourrir leurs enfants, d’autres sont dans l’incapacité réelle d’offrir des repas corrects à leur famille. Ils ont parfois honte de leurs problèmes financiers et n’osent pas en parler de peur que ça se sache.
Certains enfants sont par ailleurs complices de leurs parents et préfèrent dire qu’ils ont oublié leur pique-nique plutôt que d’avouer qu’ils n’ont pas reçu de quoi manger à midi.
Pour le personnel enseignant, il est parfois très difficile de savoir à quel type de parent il a affaire.
Dans la plupart des écoles, la récréation de midi pose problème également parce que les moyens manquent pour engager des surveillants.
Il faudrait que la pause de midi soit considérée comme une période subsidiable, ce qui n’est plus le cas depuis longtemps.
Autre type de problème mentionné par les participantes : celui des activités extrascolaires auxquelles certains enfants n’ont pas accès, faute de moyens.
En été, ce problème prend une ampleur particulière : certains enfants passent leurs vacances cloîtrés dans l’appartement familial ou jouent dans la rue.
A noter que pour les enfants de moins de 6 ans, peu aucune activité extrascolaire n’est prévue.
Les assistants sociaux du CPAS sont d’autre part de plus en plus souvent confrontés à des usagers qui leur font du chantage et réclament des aides financières en disant que si leur demande n’est pas satisfaite, leurs enfants en pâtiront et ne mangeront pas à leur faim.
En conclusion, les membres du groupe soulignent le fait que, même si certains parents sont irresponsables, la situation économique des gens se détériore inexorablement depuis quelques années. Même les personnes qui touchent un salaire ont parfois du mal à payer toutes leurs factures.
Plusieurs pistes et solutions possibles ont été proposées :
Une participante estime qu’il convient de multiplier des petites actions et des démarches modestes.
Elle a cité en exemple les assistants sociaux qui, en été, vont à la rencontre des enfants qui jouent dans les rues pour leur proposer des activités. Autre exemple de petite démarche : la mise sur pied d’ateliers cuisine qui permettent aux enfants de s’amuser et de se nourrir en même temps.
Pour les frais de cantine, une caisse commune pourrait être créée. Chaque parent verserait anonymement une contribution à cette caisse.
Autre piste à creuser : il faudrait que les écoles, les CPAS et les parents se concertent et agissent de façon coordonnée.
Interrogations sur le travail en réseau
La communication entre travailleurs d’horizons différents s’avère donc généralement positive.
Est-ce à dire que le travail en réseau est une panacée ?
Les membres du groupe de travail permanent se sont, lors de leur troisième réunion, interrogés sur les bienfaits et le bien-fondé de la dynamique du travail en réseau.
Au fil de leurs réflexions, ils ont dégagé des aspects négatifs de ce type de collaboration mais ont aussi souligné certains points faibles.
Lorsque certains cas sont trop lourds pour qu’un travailleur social s’en occupe seul, le travail en réseau a sa raison d’être. Il permet au travailleur de se sentir soutenu et réconforte la personne aidée en déployant autour d’elle une solidarité de professionnels.
En revanche, les participants ont souligné le fait qu’il n’était pas toujours facile, pour une personne ou une famille, de se retrouver seule face à plusieurs intervenants. La solitude de la famille par rapport au groupe de professionnels peut être un problème.
Il faudrait peut-être que les familles se mettent, elles aussi, en réseau et développent des liens de solidarité entre elles.
Les familles et les personnes peuvent aussi trouver un certain réconfort dans le tissu de relations qui les entoure.
Pour les y aider, une méthode possible consiste à établir une cartographie des ressources se trouvant dans l’entourage de la personne à aider.
Pour ce faire, il ne faut pas seulement répertorier les professionnels mais aussi la famille et les amis.
En effet, il est parfois bon de rappeler à la personne tous les contacts qu’elle a, le « réseau » dans lequel elle est insérée.
En ce qui concerne les travailleurs sociaux, ils ont tout intérêt à être ouverts à d’autres réseaux que celui dans lequel ils travaillent généralement.
Parfois, ils ont aussi intérêt à collaborer avec des personnes qui n’ont pas le même discours qu’eux.
Le fait d’être soutenu par un groupe d’individus qui n’ont pas tous le même discours n’est en effet pas forcément problématique. Comme le dit Philippe Béague, l’important c’est que les familles ou les personnes se positionnent par rapport à ces avis différents.