En attendant l’arrivée des quelques retardataires, Roger nous raconte ses petites histoires et ses anecdotes savoureuses.
Il est inépuisable en matière d’histoire de la commune et de sport (surtout d’athlétisme). Avec une colle destinée à l’assemblée. :
« Qui peut me dire quel est le symbole de Schaerbeek et pourquoi ? »
Si la première partie de la question est relativement facile à trouver, nous sommes bien situés dans la cité des ânes, la justification, elle, est bien plus difficile à deviner.
Après quelques instants de réflexion nous donnons tous notre langue au chat, et Roger, les yeux plein de malice, y va de sa petite explication :
« Schaerbeek est une ancienne commune de maraîchers. Ces maraîchers ne roulaient pas spécialement sur l’or et ne pouvaient donc pas s’offrir des chevaux pour transporter leurs marchandises. Nos maraîchers schaerbeekois ont donc jeté leur dévolu sur l’âne pour les aider dans leurs tâches quotidiennes ».
Entre-temps les derniers participants arrivent. Les problèmes de mobilité, vous le verrez plus tard, ne concernent pas uniquement nos aînés.
La rencontre peut commencer. L’animatrice de Mémoire Vivante, projet spécifique de la Gerbe service de santé mentale, nous propose un bref historique de ce projet pour seniors qui va fêter ses 20 ans cette année.
L’animation ’Groupe Sensibilisation d’étudiants’ qui nous occupe voit se rencontrer des étudiants de première année en soins infirmiers à l’Institut Supérieur Parnasse Deux Alice et des personnes dites « âgées ». Certaines vivent en Maison de Repos (MR) d’autres à domicile.
Pour les uns c’est une manière d’approcher leur futur public et de confronter la réalité de terrain à la théorie qu’ils apprennent en classe. Pour les autres c’est l’occasion de sensibiliser ces futurs professionnels sur ce qui est vraiment important dans leur vie de tous les jours. Tout ce qu’on n’apprend pas dans les livres et les manuels.
L’animatrice de la rencontre demande aux étudiant(e)s d’expliquer qui ils sont et pourquoi ils sont là. Les portes parole ne se bousculent pas au portillon, ils sont plutôt intimidés et ont du mal à forcer la voix pour se faire entendre.
C’est déjà le premier enseignement de cette rencontre : il faut vraiment parler fort pour se faire entendre et ainsi éviter les « Qu’est-ce qu’il dit ? » et les « Et toi tu as compris quelque chose ? ».
Après les incontournables présentations, la rencontre peut réellement débuter.
A notre table il y a Juliette, Marie (toutes deux inséparables), Claire, Roger, deux étudiants en soins infirmiers et une stagiaire en éducateur spécialisé.
La rencontre avait été bien préparée par les étudiants avec leurs cahiers, leurs questions préparées,... le plus difficile somme toute c’est de dépasser sa timidité et de donner de la voix, se faire entendre.
Vivre dans une Maison de Repos, un choix ou une obligation ?
Ce qui frappe d’emblée c’est de se rendre compte que chaque personne a son parcours, son histoire, et des envies qui leurs sont propre.
Pas moyen de généraliser en se disant « les personnes du 3e âge ... » et c’est tant mieux.
A notre table chaque cas est particulier, individuel.
L‘un a vraiment eu le désir de venir vivre dans une Maison de Repos. Le fait d’habiter seul lui imposait beaucoup de contrariétés (repas, entretien du logement,..).
Le seul bémol c’est de ne pas pouvoir toujours choisir son programme TV et notamment de ne pas pouvoir regarder les programmes sportifs dont il est si friand.
Une des pensionnaires de Bel Air ajoute que malgré le fait qu’elle et son mari ont la télé dans leur chambre, le programme télé est une grande source de conflit.
Elle a choisi de suivre son mari moins bien portant en Maison de Repos plutôt que de faire la navette quotidiennement.
Une troisième personne a suivi les conseils de sa nièce après son veuvage et est venue s’installer en Maison de Repos pour s’approcher d’elle.
Une quatrième vit à domicile et imagine difficilement sa vie en MR, question d’indépendance dit-elle.
On sent au fil des récits toute la différence entre rentrer en MR avec tout le travail qui peut être réalisé en amont et être placé en MR.
Deuxième question abordée par nos seniors : qu’est-ce qui vous manque, qu’est-ce qu’on peut améliorer ?
A part le sujet du programme télé qui leur vient directement à l’esprit d’autres sujets sont abordés.
Par exemple la difficulté de vivre en collectivité, « Parfois ça crie », il n’est pas toujours évident de vivre avec des gens qui sont moins bien que soi.
« Trop peu de personnel pour s’occuper de nous ». Avec des exemples de pensionnaires désorientés qui se perdent dans les caves ou dans le garage et dont personne ne s’inquiète.
« Il y a des institutions où l’on attache les gens, mais ce n’est pas le cas ici ».
« Si j’étais jeune je ne voudrais pas faire ce métier ».
« Les activités ne sont pas assez nombreuses, elles sont pourtant essentielles, c’est une vraie bouffée d’oxygène ».
« Je n’ai pas confiance dans le conseil des résidents, ce « syndicat » qui traite des questions que nous venons de soulever ».
Parfois certains exemples choquent : « Certaines infirmières se font payer pour faire nos courses ».
L’animatrice de la rencontre passe de table en table afin de relancer le débat, d’y apporter des informations ou de donner ses impressions :
« Pourquoi ce cloisonnement des MR ? Quelle idée de regrouper toutes des personnes âgées dans un même endroit. Créer des lieux où les différentes générations se côtoient est bien plus riche et porteur de sens pour l’ensemble de la société ».
Une des difficultés les plus souvent évoquées c’est la mobilité. Beaucoup trop de lieux sont inaccessibles aux personnes à mobilité réduite ce qui est un facteur supplémentaire d’isolement.
Le temps passe très vite. Après quelques moments plus légers grâce au rituel du goûter c’est déjà le moment de conclure.
Un à un les étudiants nous proposent un petit compte-rendu de ce qui s’est dit à leur table.
Baptiste nous résume ce qui était important pour les seniors de son groupe : « Les aides soignants doivent prendre le temps d’écouter », « Il faut absolument éviter l’infantilisme », « Il est difficile de vivre avec des « déments » ».
Sophie a noté les difficultés lors de l’entrée en MR : « Les habitudes changent. Il y a, à ce moment de la colère envers le personnel et envers les autres pensionnaires ».
« Ce qui est le plus difficile à supporter et qui est partagé par les personnes des autres groupes c’est ce sentiment d’intrusion quand on rentre chez eux, dans leur pièce, leur chambre ».
Une autre demande partagée par beaucoup de pensionnaires c’est l’absence d’animaux de compagnie. Un chat pour l’ensemble des résidents ferait déjà leur bonheur.
C’est Samantha qui conclu la rencontre. Elle nous raconte que dans son groupe ce qui s’est dit fait partie de l’intime et que les personnes se sont ouvertes en toute confiance. Elle ne dévoilera donc pas leurs histoires, leurs secrets.
Ce que nous pouvons savoir c’est qu’ils apprécient de vivre dans un home à taille humaine (50 personnes) et rappellent les difficultés d’adaptation quand on arrive dans une Maison de Repos.
Voila a quoi on arrive avec un projet en apparence simple. Deux heures de rencontres qui transforment les regards, deux heures d’histoires qui façonnent les consciences.
N.B : afin de respecter la parole et l’intimité des participants nous avons choisi de remplacer leur prénom par des prénoms d’emprunt.